Liquidation totale : tout doit disparaître !

Depuis quelques semaines maintenant est lancé ce qui est d’ores et déjà présenté comme LA réforme sociale principale issue du programme (et quel programme !) de l’ex-candidat Sarkozy : la réforme des régimes spéciaux de retraite. Pas un journal qui n’évoque quotidiennement le sujet, le plus souvent dès la une, pas une page d’information télévisée qui ne se prive d’un reportage sur la question. Pourtant, dans le paysage médiatique, force est de constater que le message transmis relaye fidèlement la bonne parole gouvernementale, et que l’on entend bien peu de voix (c’est une litote : on n’en entend de fait aucune) présenter un argumentaire qui réponde aux inepties des Sarkozy, Fillon, et Bertrand, lesquels d’ailleurs ne semblent pas parfaitement au diapason, sauf sur l’objectif : il s’agit de détruire encore un peu plus les conditions de travail et de vie de milliers de salariés et de travailleurs, et de poursuivre ainsi l’entreprise de sape amorcée par les réformes successives de Balladur (1993), Juppé (1995) et Fillon (2003). En effet, qu’entend-on quotidiennement ? La réforme des régimes spéciaux de retraite est présentée, avant même la claire formulation de son contenu, comme une marque de l’inestimable courage de l’ex-candidat Sarkozy, qui décidément a cet inestimable mérite de réaliser ses promesses de campagne ! Face à ce consensus médiatique affligeant, le Parti Socialiste, qui récemment a explicitement fait savoir qu’il renonçait à toute perspective de gauche en se déclarant favorable au marché, est divisé. Il n’est pas jusqu’aux syndicats qui, par leur attitude, valident le postulat gouvernemental selon lequel il serait nécessaire de réexaminer la condition des retraites : en acceptant la « concertation », mot si cher à la propagande gouvernementale, et en ne contestant guère que le délai qui leur est attribué, ils acceptent de collaborer à la marche du libéralisme.

Rapide état des lieux

Pour comprendre ce qui est en jeu dans la réforme actuelle, il est nécessaire d’avoir une vue synthétique de la situation des régimes de retraite en France, et d’observer ce qui s’est passé dans les vingt dernières années.
En 1993, Balladur a augmenté la durée de cotisation des salariés du privé, en la faisant passer de 37,5 à 40 annuités. En outre, le montant de la retraite ne devait plus être calculé sur les 10, mais sur les 25 meilleures années. Juppé n’a pas réussi, en 1995, à étendre cette durée de cotisation aux salariés du public et des régimes spéciaux, mais Fillon a réussi en 2003 contre les fonctionnaires là où le précédent avait échoué. Actuellement, donc, hormis les catégories socio-professionnelles de non-salariés dont le mode de retraite est différent (agriculteurs, commerçants, professions libérales et indépendantes), tous les salariés, du privé comme du public, sont soumis à un régime qui fixe la retraite à taux plein au terme de quarante annuités. Mais ceci n’est encore que provisoire, car la loi de 2003 prévoit l’augmentation de la durée de cotisation d’un trimestre par an à partir de 2008, aboutissant donc à 41 ans en 2012, avant de passer à 42 ans… Avant les augmentations ultérieures, naturellement, car le MEDEF prône quant à lui une durée de cotisations de 45 annuités, et l’on ne peut imaginer que cette instance si bien servie jusqu’à aujourd’hui par les gouvernements successifs n’obtienne pas encore satisfaction dans l’avenir !
Restent aujourd’hui les salariés des régimes spéciaux. Quels sont-ils ? Il s’agit de la SNCF, de la RATP, d’EDF-GDF, des marins, des mineurs, des employés de l’Opéra de Paris, etc. Au total, 1,6 millions de salariés, actifs et retraités. Ceux-ci ont droit à une retraite à taux plein à l’issue de 37,5 annuités de travail, et certains d’entre eux peuvent en bénéficier à partir de 55, voire de 50 ans. En outre, leur retraite est calculée sur la base du dernier salaire. Autant d’avantages scandaleux pour Sarkozy et ses affidés !

De l’égalité : une notion galvaudée !

Comme en 1995 et en 2003, c’est au nom de l’égalité que la droite entend unifier les régimes de retraite. Il est singulier de noter que le libéralisme se fait le champion de l’égalité quand ça l’arrange, et précisément quand il s’agit de dégrader les conditions de travail et de casser des avantages sociaux, mais ne se réfère plus du tout à cette notion quand il est question de la réforme de l’assurance maladie, dont la conséquence est au contraire d’instaurer l’inégalité des citoyens devant l’accès aux soins !
Quoi qu’il en soit, la survivance actuelle de régimes spéciaux de retraite pose bien un problème d’égalité, il serait idiot de le nier. Mais que proposent les gouvernants pour résorber cette inégalité ? Tout simplement de tailler dans le vif, comme sur un lit de Procuste, tous les avantages sociaux qui dépassent et qui ne sont pas à leur goût. C’est faire preuve de la plus honteuse mauvaise foi, car on oublie un peu vite - et on ne l’entend malheureusement jamais dire, même dans la prétendue opposition -, qu’il est deux manières de résorber une inégalité : on peut étendre à tous le système le plus désavantageux, ou bien le plus avantageux. En d’autres termes, plutôt que de prôner une égalité qui aligne tout le monde vers le bas et généralise les conditions les plus défavorables, ce sont aujourd’hui les régimes spéciaux qui doivent servir de modèles, et les milliers de travailleurs et salariés de France doivent s’entendre pour réclamer le retour général pour tous à une retraite à taux plein acquise au terme de 37,5 annuités !
Nous pouvons déjà entendre d’ici le MEDEF et ses alliés du pouvoir crier au scandale, à l’utopie ! À les en croire, eux seuls seraient détenteurs des connaissances du terrain, des réalités de l’économie. Assez de ce discours dominant qui, au nom d’un réalisme de bon aloi, justifie le développement de l’ultra-libéralisme et mine petit à petit les qualités de vie des travailleurs ! Nous vivons dans un pays riche, qui, grâce au nombre de travailleurs potentiels et aux possibilités permises par le développement technologique, peut produire suffisamment sans mettre le joug aux travailleurs. Nous sommes à une époque où l’on entend beaucoup parler de progrès, mais est-ce le progrès que de faire payer une amélioration technologique par un accroissement du temps de travail ? Le progrès n’est-il pas censé au contraire améliorer la vie des salariés ? Le progrès ne peut aller que dans un seul sens : la réduction du temps de travail hebdomadaire et du temps de cotisation.
Car l’allongement de la durée de la vie active pose un autre problème, d’une extrême gravité : comment peut-on espérer parvenir à juguler le chômage, si les emplois actuellement occupés par les salariés sont de moins en moins vacants ? Et si, dans le même temps, le gouvernement s’ingénie à ne pas renouveler la moitié des postes de la fonction publique qui se libèrent, la situation deviendrait burlesque si elle n’était si tragique ! Et si, dans le même temps, le gouvernement encourage même dans le secteur public les heures supplémentaires et instaure un système de contrat à la productivité, comme il en est question, comment éviter que la charge supérieure de travail assumée par un nombre égal, voire inférieur, de salariés ne génère une augmentation du taux de chômage ?
Mais ne nous leurrons pas : ceci n’est pas un désagrément collatéral, c’est une situation voulue et délibérément recherchée par les gouvernants, car les emplois se raréfiant, cela permet au MEDEF, par l’entremise de ses suppôts gouvernementaux, de créer des contrats de plus en plus précaires : poussés par le chômage, les gens seront de plus en plus disposés à accepter n’importe quel type de contrat d’embauche, fût-il entièrement destiné à permettre les licenciements sans aucun contrôle !

De la pénibilité du travail

La propagande gouvernementale a trouvé l’exemple idéal pour prouver que les avantages des régimes spéciaux n’étaient plus justifiés, et elle l’agite à tout va : c’est la figure du conducteur de train à la SNCF, qui a le droit de prendre sa retraite à 50 ans, alors même qu’il n’a plus à charger la chaudière de charbon ! Quel fainéant ! Fort de cet exemple frappant pour encourager l’animosité des Français contre certaines catégories professionnelles, le clan Sarkozy manie depuis quelques temps un nouveau concept : la pénibilité. Selon eux, la pénibilité qui justifiait autrefois les avantages des régimes spéciaux a disparu, et il faudrait donc réajuster la donne. Là encore, le procédé est aberrant : on devrait bien au contraire se réjouir que le progrès technologique permette d’alléger le poids physique du travail, plutôt que de crier haro sur le baudet.
Mais soit. Accordons que les métiers ont évolué et se sont transformés, mais cela ne signifie pas pour autant que toutes les professions sont devenues aisées et agréables pour autant. Si l’on accepte de prendre en compte - et cela semble, pour une fois, juste - le degré de pénibilité des professions, il faut naturellement y inclure certains facteurs autres que physiques pour évaluer la pénibilité. Car les études sociologiques ont suffisamment démontré que la principale difficulté du travail à notre époque n’est plus physique, mais psychologique et nerveuse. Dans ce cas, il est extrêmement urgent de classer les enseignants parmi les salariés subissant une forte pénibilité, car s’il est une profession qui s’est transformée depuis vingt ans, et dans un sens très négatif, c’est bien celle-ci. Est-il anodin que ce secteur d’activité connaisse les taux de dépression les plus élevés ? Que se manifeste chez des enseignants entre 30 et 40 ans une fatigue nerveuse et morale plus importante que celle de nombre de leurs collègues de 60 ans à la génération précédente ?
Voilà en effet le plus grave indicateur de pénibilité dans le monde du travail à notre époque : le stress. Récemment, la caisse primaire d’assurance-maladie des Hauts-de-Seine a reconnu comme accident du travail le suicide d’un salarié du technocentre Renault de Guyancourt. C’est une information qui doit agir comme un révélateur de ce qu’est aujourd’hui le monde du travail : les exigences de rentabilité et de compétitivité qui pèsent sur les salariés, à tous niveaux de qualification et de responsabilité, encouragées par une politique de concurrence effrénée, sont de graves facteurs de pénibilité qui justifieraient amplement une retraite de plein droit en deçà de 60 ans. Dans le même ordre d’idée, la réduction drastique du budget et des effectifs a installé à l’hôpital une situation telle qu’elle est à l’origine du suicide de quatre infirmières à Roubaix dans les derniers mois. Car l’augmentation de l’espérance de vie est un critère fallacieux brandi de façon inique par Sarkozy et consort : à quoi bon vivre plus longtemps, si l’on vit plus mal ?
Et tant d’autres éléments contribuent à la dureté du travail ! Les gestes répétitifs de la caissière de supermarché et de l’ouvrier qui travaille à la chaîne ne génèrent-ils pas une usure irrémédiable ? Et pour revenir à notre conducteur de train, les longues plages-horaires de travail de nuit et l’éloignement de son domicile et de sa famille ne sont-ils pas des facteurs contribuant à la pénibilité du travail ? Sans compter la vigilance dont ils doivent faire preuve, car ils endossent la responsabilité de la sécurité des voyageurs.

De la stratégie de propagande gouvernementale

Ces quelques exemples concrets que nous venons de prendre sont destinés à montrer de quelle mauvaise foi et de quel déni de réalité témoignent les projets du moment. Il faut en effet rappeler certaines réalités, surtout quand, comme l’ex-candidat Sarkozy, on s’est fait le champion du pragmatisme et du bon sens ! Pourquoi noyer la réalité du monde de travail sous ces grands mots d’égalité et d’équité, qui sonnent si mal dans la bouche de ceux qui les prononcent ? À n’en pas douter, l’objectif de la propagande gouvernementale est simple : diviser pour mieux régner ! La stratégie est vieille comme le monde, mais toujours aussi efficace. Quoiqu’en dise Sarkozy lors de son intervention télévisée du jeudi 20 septembre, son but est bien de criminaliser les travailleurs des régimes spéciaux, en les exposant à la vindicte du reste des salariés. Internet est révélateur de cet effet sur une grande partie de l’opinion publique, et livre des témoignages éloquents : de nombreux blogs et forums pullulent de commentaires acides, qui sur la fainéantise des salariés visés par la réforme, qui sur l’archaïsme et l’immobilisme (encore un mot issu de la propagande gouvernementale) des agents en question. On va jusqu’à qualifier de « privilèges » les avantages sociaux dont ils disposent jusqu’à ce jour ! L’équipe Sarkozy peut se frotter les mains : ils ont réussi ! Une fois que le pays est divisé, et qu’une partie des salariés est montée contre une autre, c’est comme si la réforme était déjà faite ! D’autant que, sur ce coup, Sarkozy n’a pas eu à déployer de grands trésors de conviction, puisqu’il s’est contenté de jouer, en les accentuant, avec des idées reçues déjà si fréquentes dans la population : depuis longtemps, cheminots, profs, et fonctionnaires sont les parangons de la fainéantise et de l’inutilité ! Bel exemple de populisme…
Cela dit, l’utilisation de techniques aussi basses et néfastes n’a rien pour surprendre, car c’est cette stratégie qui est mise en œuvre depuis de nombreuses années par les dirigeants : la droite divise les citoyens et dresse les prétendus privilégiés contre les autres, les usagers contre les grévistes, les non-fumeurs contre les fumeurs, les gens en bonne santé contre les malades, lesquels, parasites qu’ils sont, ont le toupet de coûter de l’argent ! Et une fois que l’opinion est divisée et qu’une partie a repris à son compte les slogans gouvernementaux, toute réforme peut passer, aussi insupportable soit-elle !

Bilan : le choix de la vie humaine contre l’argent

Pour résumer, quelles sont donc les conséquences de la réforme prévue des régimes spéciaux de retraite, et plus généralement des réformes des systèmes de retraite que l’on connaît depuis quinze ans ? Dégrader la qualité de vie des salariés, précariser le travail, engorger le renouvellement des générations et accroître par conséquent le chômage déjà massif que connaissent les travailleurs de notre pays. Pour le libéralisme, l’être humain n’existe pas, il n’a pas de corps, pas d’individualité, il n’a aucun droit à l’amélioration de qualité de vie qui est le seul sens véritable du progrès ! Pour le libéralisme, l’être humain est un bras, un animal, une ressource d’énergie qu’il faut pressurer autant que possible pour en retirer le plus grand profit. C’est un rouage jetable et interchangeable dans l’immense machine de production qui génère l’enrichissement de quelques-uns. Quel est donc le schéma de vie qui se dégage ? Un salarié devra épuiser ses forces, tant qu’il en a, pour la sacro-sainte productivité, et quand, au moment de prendre sa retraite, il ne sera évidemment plus qu’une loque anéantie, il pourra directement aller à l’hospice. Telle sera la récompense d’une vie d’efforts !
Face à cette entreprise de régression sociale et de sape de notre qualité de vie à tous, il est impératif que tous les salariés manifestent leur solidarité, s’unissent, et se mobilisent pour défendre les régimes spéciaux de retraite, avant d’entreprendre une lutte destinée à reconquérir dans tous les secteurs, public comme privé, les mêmes droits que ceux qui nous ont été ôtés. Il faut exiger un régime général qui accorde à tous les travailleurs une retraite à taux plein au terme de 37,5 annuités au maximum, nombre qui peut être revu à la baisse dans certains secteurs en fonction de la pénibilité effective engendrée par le stress, la dureté psychique et nerveuse de leur profession ; un régime général qui calcule le montant des retraites sur le meilleur salaire de la carrière, et assure ainsi à tous la possibilité de ne pas connaître une vieillesse plus misérable que la vie active ! Le véritable progrès va dans le sens d’un partage du temps de travail à tous les niveaux, non vers une augmentation de la difficulté pour les quelques chanceux qui bénéficient encore d’un emploi !
Si la clique qui nous gouverne refuse d’entendre les légitimes revendications du peuple des travailleurs, et détourne ainsi dans son intérêt propre et dans celui du MEDEF l’appareil de l’État, qui nous appartient à tous, il reste la solution de l’autogestion : que chaque catégorie socio-professionnelle s’organise et crée ses caisses mutuelles d’entraide et de retraite. Le même combat devra se livrer pour la santé, et il n’est plus temps d’attendre.